Nous complétons cette étude par une interview d'un ophtalmologue libéral réalisée par la journaliste santé, Christine Colmont.
Le Dr T., ophtalmologiste libéral, ancien hospitalier installé à Paris, a souhaité rester anonyme et nous respectons sa demande.
Son interview illustre parfaitement la situation quotidienne de nombreux ophtalmologues.
Comment avoir un rendez-vous avec vous, ophtalmologiste, rapidement ?
Une grande partie des nouveaux patients me sont envoyés par les opticiens. J’exerce dans une partie de Paris où ils sont très nombreux. Ces opticiens m’envoient des personnes spontanément.
Cependant, compte-tenu de la demande de rendez-vous en augmentation, je dois souvent refuser les nouveaux patients. Je suis tout seul et n’ai ni secrétaire, ni orthoptiste pour m’épauler. Pendant le premier confinement, j’avais fermé mon cabinet pendant 2 mois car les copropriétaires de l’immeuble refusaient les allers et venues, et craignaient d’être potentiellement infectés par le COVID.
Je recommençais à travailler normalement ensuite mais je respectais le couvre-feu et ne prenais pas de rendez-vous en fin de journée.
Quels sont les délais d’attente ?
Je ne donne pas de rendez-vous six mois à l’avance. Car parallèlement à mes consultations, je travaille pour un laboratoire d’évaluation d’essais cliniques et j’ai donc besoin de dégager une ou deux demi-journées par semaine.
Quand une personne vient consulter, je ne refixe pas de date pour la revoir ultérieurement. Elle devra me téléphoner, envoyer un mail ou passer au cabinet pour reprendre rendez-vous.
Au début, j’avais pris un secrétariat et tout se passait bien mais le centre d’appel a été transféré à l’étranger et le service n’a plus été le même, ni de la même qualité. Certains opérateurs passaient également à côté des urgences ou ne savaient pas expliquer comment accéder au cabinet. J’ai donc arrêté.
Que faire en cas d’urgence ?
Je peux traiter certaines urgences, comme par exemple, le cas d’un collégien qui ne portait pas de gants en manipulant de l’acide chlorhydrique en classe et qui s’est frotté l’œil. Je l’ai reçu tout de suite en consultation et lui ai prescrit un collyre. L’atteinte de la cornée était superficielle.
Mes patients qui ressentent une gêne très forte aux yeux ou sont en situation d’urgence viennent spontanément et je les prends tout de suite en consultation à mon cabinet. En fait, dans la plupart des cas, il s’agit plutôt d’urgence ressentie (lunettes cassées ou perdues) plutôt que de réelle urgence médicale ! J’ai reçu récemment tout de suite un petit garçon de 4 ans, puis ai pris son père en consultation quelques jours plus tard.
Une autre fois, j’ai enlevé un morceau de ferraille dans la cornée d’un mécanicien. Cette urgence qui aurait presque nécessité une intervention en bloc opératoire. Mais cette personne n’avait pas le temps d’aller à l’hôpital et j’ai paré au plus pressé pour éviter une complication. Certains patients viennent trop tard, minimisant les risques pour leurs yeux, font des auto-diagnostics d’une cataracte alors qu’ils ont un décollement de rétine. Certains souffrent d’infections sans s’inquiéter.
Quand je ne peux pas traiter l’urgence, j’envoie les patients à l’hôpital. A Paris, les centres ophtalmologiques recevant des urgences (24h/24) sont le centre national d’ophtalmologie des Quinze-Vingts, la Fondation Adolphe de Rothschild ou l’hôpital Cochin (AP-HP).
Vous travaillez du lundi au vendredi et toute l’année ?
Je me suis installé il y a cinq ans car les conditions d’exercice à l’hôpital se dégradaient. Je suis équipé d’un matériel de pointe. J’effectue environ plus de 25 consultations par jour, du lundi au vendredi, soit environ 140 par semaine. Je ne travaille plus le samedi car je suis épuisé et fatigué de travailler toute la semaine avec un masque.
La période la plus chargée de l’année est septembre. Avec la reprise de l’école certains enfants s’aperçoivent qu’ils ne voient plus au tableau. Avant les vacances de l’été, une consultation sur trois environ concerne les demandes de lunettes de soleil et à la fin de l’année, les porteurs de lentilles viennent avant l’expiration de leurs forfaits de mutuelles.
Les patients viennent-ils de votre quartier ou de très loin ?
Pour venir en consultation, 19% des personnes viennent de province (Le Havre, d’Évreux, de Chartes, d’Orléans, de Reims). Je ne me mets plus mes disponibilités sur Internet car dès que 100 RDV sont proposés, ils sont tous pris d’assaut en 48h.
Mon cabinet est installé au-dessus d’un centre commercial et sa proximité doit jouer en ma faveur. Les provinciaux qui passent le week-end à Paris en profitent pour concentrer plusieurs rendez-vous médicaux, dont une consultation dans mon cabinet. Un opticien du Havre m’envoie des patients en groupe de 5 parfois, lesquels s’arrangent pour partager ensemble les frais de déplacement : l’un prend sa voiture, un autre paie le péage. Et ce sont des personnes sérieuses qui arrivent à l’heure et n’annulent pas leur rendez-vous. Malgré la forte demande, il arrive parfois que certains ne viennent toutefois pas au rendez-vous.
Quand une personne appelle, je ne peux pas toujours la prendre au téléphone. Quand je suis disponible et peux décrocher, je lui demande d’abord si elle est déjà venue, si c’est urgent, s’il faut faire un fond d’œil ou si elle a du diabète (risque de complications comme la rétinopathie diabétique, NDLR). Actuellement, avant les vacances d’été, j’ai tellement de monde que je suis obligé de faire un certain tri. Par exemple, je viens de prendre un rendez-vous pour une patiente pour la semaine prochaine. Je prends aussi des nouveaux patients. Si je travaille pas avec les centres d’ophtalmologie, je récupère certains patients qui ne veulent plus retourner dans ces centres et préfèrent avoir affaire à un ophtalmologiste libéral.
Quelles sont les tranches d’âge les plus fréquentes parmi vos patients ? Assurez-vous des consultations d’Ophtalmo-pédiatrie ?
L’âge de mes patients est essentiellement les plus de 40 ans. En pédiatrie, 10% de mes patients ont moins de 10 ans, je me suis équipé d’appareils pour prendre les mesures à partir de de 3 mois et peux vérifier leur vision en cas de doute des parents et des pédiatres.
En fait, le prix est-il un facteur déterminant dans l’affluence d’un praticien ?
Les praticiens pratiquant le tiers payant (l’Assurance maladie paie directement le médecin) et des honoraires modérés (par exemple 50 euros par consultation) ont plus de demande que les autres. Certains praticiens du 16e arrondissement de Paris dont les consultations culminent à 200 euros ont du mal à recruter plus de 10 patients/jour…
A Paris, seuls 15% des ophtalmo sont en secteur 1 (principalement hôpital public, centre de santé, dispensaire municipaux…). Les patients dont le praticien pratique des dépassements d’honoraires modérés (contrat OPTAM) sont mieux remboursés à la fois par l’Assurance Maladie que par leur mutuelle. Les mutuelles incitent donc les patients à choisir ces praticiens (existence de listes, de réseaux de soin…).