Vieillissement accru, troubles neurologiques et mal-être : l’état de la santé cérébrale en Espagne

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Respirer, digérer, savoir ce que donne trois plus deux, ressentir une panique à l’idée d’un « il faut qu’on parle », se rappeler du confinement ou acheter le yaourt préféré quand il n’est plus en rayon à la maison. Le cerveau est à l’origine de tout cela. Il est aussi responsable de quelque chose d’encore plus complexe: la conscience de soi ou de l’identité.

« C’est l’organe le plus complexe de l’organisme, celui qui nous distingue du reste des êtres vivants. À quel point cette structure doit-elle être complexe, qui nous permet de vivre dans une société où il existe des héros ou des suicidés, des figures qui vont à l’encontre de la nature », a confié Marina Díaz Marsá, présidente de la Sociedad Española de Psiquiatría et cheffe de cette section à l’Hospital Clínico San Carlos, lors du Séminaire de Journalistes des Neurosciences 2026, organisé à Sitges les 21 et 22 mai. Pendant la journée, des experts en psychiatrie, neurologie, recherche et intelligence artificielle ont insisté sur la nécessité de placer la santé cérébrale comme une priorité de santé publique en Espagne et en Europe.

Marsá a comparé cet organe à un traducteur, car « il capte les signaux de l’environnement et produit des réponses adaptatives par la pensée, le langage et la mémoire ». De plus, elle a poursuivi, cet organe n’est pas statique, mais il possède neuroplasticité: « Il peut changer et se réorganiser, et même se régénérer face à des maladies ou des lésions ». À cet égard, elle a rappelé que la santé cérébrale ne doit pas être comprise uniquement comme l’absence de maladie, mais comme « l’ensemble qui comprend le bien‑être émotionnel, la capacité d’interaction sociale, la résilience, la productivité et la créativité ».

Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), plus de 250 millions d’Européens vivent avec une maladie cérébrale et son impact économique dépasse les 600 milliards d’euros par an, soit près de 4% du PIB de l’Union européenne. « En Espagne, nous ne sommes pas mieux que le reste de l’Europe. 40% environ de la population souffre d’un trouble neurologique dans notre pays, ce qui représente un peu plus de 2% de plus que sur le continent. Il s’agit de la première cause d’incapacité et de la deuxième de mortalité », a informé Marsá, qui a appelé à augmenter l’investissement dans la santé mentale.

A cette charge s’ajoute l’impact croissant des troubles neurologiques et mentaux les plus fréquents. « La migraine et les céphalées semblent des maladies banales, mais leur importance est énorme: elles concernent plus de cinq millions de personnes en Espagne », a averti Marsá. Les AVC, d’autre part, continuent d’être l’une des pathologies neurologiques les plus lourdes sur le plan hospitalier et sanitaire.

Dans le domaine de la santé mentale, la psychiatre a tiré la sonnette d’alarme sur le déclin du bien‑être émotionnel de la population. « 48% des Espagnols présentent des symptômes dépressifs à un degré ou à un autre. Le bien‑être mental de la population n’est pas bon », a‑t‑elle indiqué. Explication donnée: maintenir ce malaise émotionnel sur la durée augmente le risque de développer l’anxiété , la dépression et d’autres troubles mentaux.

Lors de son intervention, Marsá a également voulu dissiper certains stigmates associés au suicide. « La personne qui se suicide cherche à mettre fin à sa souffrance, pas à mettre fin à sa vie », a‑t‑elle souligné. Au‑delà de la souffrance individuelle, les experts rappellent que les maladies cérébrales ont aussi un impact économique et social considérable. Les arrêts maladie, la perte de productivité ou la surcharge des aidants font partie d’un problème qui, selon Marsá, n’est pas encore suffisamment quantifié ni valorisé.

Le vieillissement, un autre défi à relever

Le vieillissement de la population ajoute encore de la pression à ce tableau. En Espagne, les personnes âgées de plus de 65 ans représentent déjà près de 20% de la population et la pyramide démographique continue de s’inverser en raison de l’allongement de l’espérance de vie et de la baisse de la natalité. « En 2025, notre pays enregistrait le niveau de vieillissement le plus élevé de son histoire: 148 personnes âgées de plus de 64 ans pour 100 mineurs », a détaillé.

Vieillir implique aussi des changements dans le système nerveux central. Avec l’âge, le risque de maladies cérébrales augmente et apparaissent des problèmes comme le détérioration cognitive, considéré comme un état intermédiaire entre le vieillissement normal et la démence. La perte de vision, la diminution de la mobilité, l’isolement ou la solitude favorisent également ce déclin. « Les changements neurochimiques modifient la motivation, la régulation émotionnelle et le sommeil », a‑t‑elle affirmé, rappelant également le concept de « fragilité cérébrale », compris comme une moindre capacité du cerveau à répondre au stress biologique avec l’âge avancé.

Que sait‑on et que sait‑on pas du cerveau ?

(Foto: Freepik)

« Ce qui nous rend humains, c’est que nous avons un cerveau », a réfléchi Mara Dierssen, présidente du Conseil Espagnol du Cerveau. La chercheurs a rappelé que beaucoup de scientifiques considèrent que la fonction principale du système nerveux est le mouvement. « Le comportement et l’action sont du mouvement. Le cerveau est, en essence, une machine prédictive et de contrôle du mouvement », a‑t‑elle expliqué.

Dierssen a également passé en revue quelques‑uns des grands jalons de la neurobiologie moderne. Des recherches de Santiago Ramón y Cajal jusqu’aux connaissances actuelles sur les connexions neuronales. Le savant espagnol fut celui qui décrivit comment les neurones communiquent et qui développa la théorie neuronale, une révolution scientifique qui permit de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau. On sait aujourd’hui que cet organe contient environ 86 milliards de neurones et plus de 100 billions de connexions entre eux, appelées synapses. « Une seule neurone peut atteindre jusqu’à 10 000 contacts », a souligné Dierssen. C’est précisément dans ces connexions que se produisent des processus fondamentaux comme l’apprentissage et la mémoire.

Ainsi, les experts reconnaissent toutefois que le cerveau demeure, dans une large mesure, un mystère. « L’esprit ne peut être compris uniquement à partir d’une seule neurone », a expliqué la chercheuse. L’activité mentale, soutient‑elle, est une « propriété émergente » qui dépend du fonctionnement des circuits neuronaux et des codes bioélectriques qui permettent de transmettre l’information.

Cette immense complexité explique aussi pourquoi il est encore si difficile de trouver des traitements efficaces pour de nombreuses maladies neurologiques et psychiatriques. « Pendant longtemps, nous avons travaillé par essais et erreurs parce que nous ne connaissions pas les mécanismes réels des maladies », a‑t‑elle souligné.

L’un des domaines qui suscite actuellement le plus d’intérêt est l’étude de la mémoire. Selon Dierssen, chaque souvenir dépend de groupes concrets de neurones et, expérimentalement, il est déjà possible d’identifier, d’activer ou d’inhiber certaines de ces cellules. « Nous pouvons marquer les neurones associées à un souvenir et même le modifier », a‑t‑elle indiqué. Une avancée qui ouvre la porte à de futures thérapies, même si elle soulève aussi d’immenses défis scientifiques et éthiques.

À propos de l'auteur

Dr Jean-Pascal Del Bano

Médecin spécialiste en biologie clinique, cofondateur du groupe Le Guide Santé, le Dr Jean-Pascal Del Bano est le directeur de la rédaction du site Le Guide Santé. Après un parcours dans divers domaines complémentaires de la santé (laboratoire de biologie médicale, direction médicale de cliniques, centre de rééducation cardiaque), il a acquis une très bonne connaissance du monde de la santé et notamment du secteur hospitalier. Le Dr Del Bano a également été médecin responsable du traitement de données de plusieurs palmarès des hôpitaux édités dans la presse écrite et numérique.

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