Francisco de Quevedo : Quand tout le passé était meilleur, on condamne l’avenir sans le connaître

« Autrefois, les gens se respectaient davantage. » « La musique d’autrefois était meilleure. » « Les enfants d’aujourd’hui ne savent pas ce que c’est que s’efforcer. » Des phrases comme celles-ci surgissent dans les conversations de chaque génération, et presque personne ne les remet en question car elles paraissent être une observation raisonnable sur le passage du temps. Quevedo les contestait déjà au XVIIe siècle.
L’écrivain baroque rappelle que ceux qui affirment que n’importe quelle époque précédente fut meilleure condamnent, sans le savoir, l’avenir avant même d’y avoir vécu. Cette remarque est plus gênante qu’il n’y paraît, car elle révèle une idéalisation du passé.
La mémoire rappelle de façon sélective
Le problème n’est pas de se souvenir du passé, mais de s’en souvenir de façon partielle. La mémoire a tendance à retenir les moments positifs avec une vivacité plus grande que les négatifs, et à estomper les détails qui mettraient en contexte ce dont on se souvient. Ce processus n’est pas conscient. Avec le temps, le mal pèse moins et le bien paraît plus net.
Le résultat est une reconstruction du passé qui ne correspond plus exactement à ce qu’il fut, mais à ce que nous ressentons aujourd’hui. Cette distance entre le passé réel et le passé rappelé est ce que Quevedo identifie comme l’origine du problème.
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Martin Heidegger, Celui qui pense en grand doit se tromper en grand
L’avenir se juge à partir de la peur
Si le passé est idéalisé, l’avenir se retrouve désavantagé par comparaison. Il est jugé à partir de l’incertitude et de l’inconnu, tandis que le passé est jugé à partir de la familiarité. L’avenir paraît toujours plus menaçant car il n’existe aucune expérience pour le soutenir.
Cet écart produit une vision déformée du temps: hier brillant face à demain incertain. Quevedo souligne que cette comparaison n’est pas juste, car l’avenir est condamné avant d’avoir suffisamment d’informations pour le faire.
Comment cela influence notre vie quotidienne
L’expression revient fréquemment dans les discussions sur la technologie, l’éducation ou la culture: « on lisait plus avant », « les relations d’autrefois étaient plus solides », « le cinéma d’autrefois était meilleur ». Ces affirmations manquent généralement de données et regorgent de nostalgie, et leur effet est de clore le débat avant même qu’il commence.
Évaluer les changements selon leurs résultats concrets — ce qui a été perdu et ce qui a été gagné — produit des analyses plus utiles que les généralités qui transforment le passé en une référence dorée.
De plus, sur le plan personnel, vivre en restant fixé à « comment les choses étaient avant » réduit la capacité de s’adapter au présent et de tirer parti de ce que le moment actuel a de spécifique. Il ne s’agit pas d’ignorer ce qui fonctionnait, mais de ne pas faire du souvenir le seul critère pour évaluer ce qui vient.
Les personnes qui entretiennent une relation plus flexible avec le temps — qui savent reconnaître le bien du passé sans que cela dévalorise le présent ou l’avenir — disposent généralement de plus de ressources pour s’adapter aux changements.
Un exercice pour repérer le biais
Quevedo ne propose pas d’ignorer le passé ni de s’enthousiasmer sans esprit critique pour l’avenir. Il propose l’honnêteté sur le fonctionnement de la mémoire. Cet exercice aide à le voir plus clairement.
Écris trois choses qui “autrefois étaient meilleures” :
- Quelque chose de concret dont tu te souviens avec nostalgie.
- Une habitude ou une valeur que tu sens avoir perdu.
- Une époque, un produit ou une situation qui te manque.
Écris trois choses qui “aujourd’hui sont meilleures ou plus accessibles” :
- Quelque chose qui, dans le passé, n’était pas accessible à la majorité.
- Un droit, une possibilité ou un outil qui existe aujourd’hui.
- Quelque chose qui demandait autrefois beaucoup plus d’efforts ou était plus difficile à obtenir.
Comparer les deux listes ne mène pas à une conclusion définitive sur la meilleure époque. Cela produit quelque chose de plus utile: la conscience que la mémoire n’est pas neutre et que l’avenir mérite au moins la même ouverture que le passé reçoit par défaut.
À propos de l'auteur
Dr Jean-Pascal Del Bano
Médecin spécialiste en biologie clinique, cofondateur du groupe Le Guide Santé, le Dr Jean-Pascal Del Bano est le directeur de la rédaction du site Le Guide Santé. Après un parcours dans divers domaines complémentaires de la santé (laboratoire de biologie médicale, direction médicale de cliniques, centre de rééducation cardiaque), il a acquis une très bonne connaissance du monde de la santé et notamment du secteur hospitalier. Le Dr Del Bano a également été médecin responsable du traitement de données de plusieurs palmarès des hôpitaux édités dans la presse écrite et numérique.
