Les maladies rares : quelles solutions pour les patients européens ?

Épisode 2 – Les maladies rares : interview d'un médecin généticien [2/3]

Notre interview du Pr Nicolas LEVYChef de service de génétique médicale à l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille, se poursuit.



Quelles sont les difficultés rencontrées lors du diagnostic et/ou lors du traitement ?


Les maladies rares sont plurielles et peuvent toucher tous les organes soit de façon isolée soit de façon combinée. Elles se caractérisent par ailleurs par une grande hétérogénéité. Hétérogénéité clinique, à savoir que pour un même gène en cause dans une maladie donnée, les symptômes cliniques peuvent différer d’un patient à un autre atteint de la même maladie, la date de survenue, l’évolution et la sévérité de la maladie sont également souvent très variables, y compris pour des patients au sein d’une même famille. Hétérogénéité génétique, à savoir qu’une maladie donnée peut être associée à de multiples gènes, chacun potentiellement en cause ; au sein d’un même gène, des mutations très différentes peuvent causer la maladie. Cette hétérogénéité clinique et génétique impose une prise en charge complexe, longue, pluridisciplinaire, clinico-biologique. 

On peut citer, dans le cadre des maladies hétérogènes, le groupe des neuropathies périphériques héréditaires, encore appelées maladie de Charcot-Marie-Tooth (CMT), dont le spectre clinique peut varier considérablement avec des cas pédiatriques très sévères et au contraire des patients ayant une atteinte très tardive voire encore des patients asymptomatiques alors que porteurs de mutations pathogènes; sur le plan génétique, à ce jour, plus d’une centaine de gènes différents ont été identifiés comme pouvant être mutés dans cette maladie. C’est le cas pour les rétiopathies pigmentaires, les dystrophies musculaires, les cardiomyopathies ou les maladies osseuses. Par ailleurs, pour les maladies invalidantes, elles nécessitent la disponibilité d’un aidant ou d’un accompagnant. 

D’évolution progressive, elles affectent considérablement la qualité de vie des personnes malades. Elles entrainent un déficit moteur, sensoriel ou intellectuel dans 50% des cas et une perte totale d’autonomie dans 9% des cas.

Aujourd’hui, seule une personne atteinte d’une maladie rare sur 2 dispose d’un diagnostic précis, qui met en moyenne 5 ans à être posé pour plus d’1/4 des personnes. L’impasse diagnostique résulte de l’échec à définir la cause précise d’une maladie, après avoir mis en oeuvre l’ensemble des investigations disponibles. Elle concerne souvent des formes atypiques de maladies connues ou de maladies dont la cause génétique n’est pas identifiée.

Malgré les nombreuses avancées et la reconnaissance obtenue par les autorités de santé, les maladies rares restent encore trop souvent méconnues du grand public, du corps médical, des administrations de santé et des pouvoirs publics. Elles restent encore largement déconcertantes pour les médecins, induisant souvent une forme d’isolement les patients. Quelle que soit leur affection, les patients et leurs familles doivent faire face aux mêmes difficultés: retard et errance dans le système de soins, manque d’information, suivi thérapeutique inadapté, accès limité aux prestations sociales existantes, souffrance psychologique et détresse des familles liés à l’isolement et à l’absence de traitement spécifique adapté. 


Une enquête européenne* réalisée pour 18 maladies auprès de 12'000 patients dans 17 pays a révélé que, dans 25% des cas, le délai entre les premiers symptômes et le diagnostic définitif était de 5 à 30 ans. Un diagnostic initialement erroné a été posé chez 40% d’entre eux, avec des interventions médicales inappropriées, y compris chirurgie et traitement psychologique. 16% des patients avaient eu recours à plus de 5 médecins avant d’aboutir au diagnostic.

95% des malades sont encore en attente d’un traitement adapté, la recherche doit être accélérée (le délai actuel moyen de développement d’un médicament est compris entre 15 et 20 ans. Les chances de traitement et l’amélioration de la prise en charge des maladies rares dépendent de la recherche scientifique donc celle-ci doit être soutenue par les acteurs privés, publics et la société civile. Les écueils sont d’ordres à la fois scientifique et commercial. En effet, pour fonder ses résultats et leur assurer une légitimité scientifique, la recherche a besoin d’étayer ses conclusions sur l’analyse d’un nombre suffisant de malades. Ainsi plus une maladie est rare, plus les scientifiques peinent souvent à constituer un échantillon minimal de patients. 


Mettre au point des médicaments visant à traiter des pathologies rares est peu attractif pour l'industrie pharmaceutique car le marché est réduit. Qui finance la mise au point de ces médicaments ? 


Pour certaines maladies très rares jugées  « non rentables »  certains laboratoires pharmaceutiques hésitent  encore  à investir mais globalement le marché du développement de médicaments orphelins est en plein boom.


Les maladies génétiques sont encore loin d’avoir livré tous leurs secrets, et pourtant, de ces secrets dépendent des pistes thérapeutiques innovantes, d’ailleurs au-delà même du seul champ des maladies rares, vers des maladies plus communes (cancers, maladies neuro-dégénératives, VIH, maladies liées au vieillissement etc…). 

La voie royale de la thérapie génique avance à grands pas, mais elle ne pourra pas, tout de suite, être étendue à tous les cas. L’innovation doit donc aller conjointement vers d’autres directions comme le repositionnement de médicaments existants, les thérapies cellulaires, voire le remodelage génomique - par approches épigénétiques avant peut-être, à plus long terme, l’utilisation des ciseaux génétiques Crispr-Cas9. 


Dans le champ sans cesse renouvelé et toujours plus spécifique du progrès thérapeutique, les maladies rares s’affirment aujourd’hui comme l’un des grands axes de l’innovation de demain. Les racines de ce formidable laboratoire d’innovations permettent d’irriguer les actions et les pistes de recherche initiées sur des maladies plus fréquentes. 

Les maladies rares offrent le plus grand potentiel d'innovations en sciences biomédicales car :

• Les maladies rares sont des modèles de développement thérapeutique pour les maladies courantes

• Les maladies rares permettent un développement plus rapide grâce à des réglementations internationales et européennes adaptées facilitant l'accès au marché

• Dans les maladies rares, une meilleure exploitation des données et des échantillons biologiques permettra un bond en avant dans le développement de nouvelles thérapies


Soutenir ces innovations, s’assurer que l’environnement scientifique, économique, réglementaire et sociétal permet de les développer de manière pérenne est capital pour la France qui assume un véritable leadership européen dans la recherche et l’accompagnement des personnes atteintes de maladies rares et Marseille, qui se positionne comme une métropole aux avant-gardes de la recherche en génétique humaine et médicale, en Europe et dans le Monde. 

Aujourd’hui, dans un contexte économique contraint et face aux nombreux domaines d’actions restant à développer, l’excellence de ce modèle doit être défendue, pérennisée et renforcée en faveur des trois millions de malades et de leurs familles, et beaucoup plus largement à l’échelle européenne, méditerranéenne et internationale.


Propos recueillis par le Dr Jean-Pascal DEL BANO.



À suivre...



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